J'ai perdu le sens de l'humour depuis que j'ai le sens des affaires.
"On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui", une citation bien mal comprise
Il ne se passe quasiment pas une semaine sans qu'un comique ne subisse à juste titre les foudres des médias et du grand public pour avoir pris pour cible une minorité rejetée ou une personnalité frappée par un drame intime et douloureux. Craignant qu'on leur intente un procès en sorcellerie pour manque d'humour, caractéristique que nous sommes apparemment les seuls à considérer comme une qualité, de nombreuses personnes qui s'émeuvent légitimement de ces débordements préfèrent malheureusement modérer leurs propos en citant la fameuse phrase de Pierre Desproges : "On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui."
La plupart des gens qui utilisent cet aphorisme facile souhaitent généralement signifier que l'on peut tourner n'importe quel sujet en dérision, à condition de ne pas s'en prendre nommément à un individu ou à une communauté qui risquerait d'en être blessée. Ils commettent malheureusement de ce fait une grossière erreur d'interprétation. Il suffit en effet de se référer à la version originale de cette phrase prononcée par Pierre Desproges lors d'un réquisitoire du "Tribunal des flagrants délires" pour constater que ses motivations étaient fort différentes :
Alors le rire, parlons-en et parlons-en aujourd'hui, alors que notre invité est Jean-Marie Le Pen. Car la présence de Monsieur Le Pen en ces lieux voués le plus souvent à la gaudriole para-judiciaire pose problème. Les questions qui me hantent, avec un H comme dans Halimi sont celles-ci :
Premièrement, peut-on rire de tout ?
Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ?
À la première question, je répondrai oui sans hésiter, et je répondrai même oui, sans les avoir consultés, pour mes coreligionnaires en subversions radiophoniques, Luis Rego et Claude Villers.S'il est vrai que l'humour est la politesse du désespoir, s'il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s'il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. [...]
Deuxième question : peut-on rire avec tout le monde ?
C'est dur… Personnellement, il m'arrive de renâcler à l'idée d'inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C'est quelquefois au-dessus de mes forces, dans certains environnements humains : la compagnie d'un stalinien pratiquant me met rarement en joie. Près d'un terroriste hystérique, je pouffe à peine et, la présence, à mes côtés, d'un militant d'extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie dont je déplore en passant, mesdames et messieurs les jurés, de vous imposer quotidiennement la présence inopportune au-dessus de la robe austère de la justice sous laquelle je ne vous raconte pas.
À la lecture de ces quelques lignes, il ne fait aucun doute que le seul message de Pierre Desproges était qu'il avait des difficultés à rire en compagnie de personnes dont il jugeait les idées trop extrémistes. Seul un ignorant ou un fieffé hypocrite pourrait prétendre que ce texte témoigne du moindre désir de ménager les victimes du lobby pro-humour qui se sentent chaque jour atteintes dans leur intégrité physique et morale par les nombreuses plaisanteries douteuses distillées par les médias et le show business.
Les derniers sceptiques qui persistent à utiliser hors de son contexte ce qui est manifestement la seule phrase qu'ils connaissent de Pierre Desproges feraient bien de consulter l'oeuvre de ce pitre dans les bibliothèques qui le tolèrent encore. Il s'apercevront ainsi que durant toute sa carrière, ce dernier n'a jamais hésité à prendre comme sujet de plaisanterie des personnes et des groupes clairement identifiables parmi lesquels on pourrait citer en vrac les juifs, les coiffeurs, Tino Rossi, Jean-Edern Allier, Bernard-Henri Lévy, les handicapés, François Mitterrand, Rika Zaraï, les designers de mode, Konrad Lorenz, Jacques Mesrine, les étudiants en lettres, Léon Schwartzenberg, Charles De Gaulle, Michel Leeb, les footballeurs, Roland Barthes, les pangolins, les femmes, Jacques Séguéla, le maréchal Pétain, Dieu, Luis Rego, Jean-Paul Sartre, le groupe Indochine, Marguerite Duras, Charles Trenet, la famille Grimaldi, Jean-Marie Le Pen, Louis Mermaz, Francis Huster, Chantal Goya, les Provençaux, le mime Marceau, les noirs, Georges Marchais, Philippe Sollers, les jeunes, les retraités, les gens qui ferment le bouton du haut de leur polo, les animateurs de radio libre, les Arabes, Marcel Cerdan père et fils, Renaud, les communistes, Charles Pasqua, Himmler, Brigitte Bardot, Michel Droit, Isabelle Adjani, les chanteurs, les extra-terrestres, les enseignants, Karl Marx, Pierre et Marie Curie, les catholiques, Francis Lalanne, Pierre Mauroy, Patrick Poivre d'Arvor, les socialistes, Le Monde, Minute, Patrick Sabatier, Jean Giraudoux, les Belges, Aragon, Robert Badinter, les anciens combattants, les Soviétiques, Daniel Cohn-Bendit, Guy Lux, l'Académie française, Catherine de Médicis, Andreï Sakharov, les épiciers français, Raymond Barre, Paul Claudel, Georges Brassens, Pie XII, Le docteur Petiot et les résistants, sans oublier sa propre femme et ses propres enfants.
Utiliser une citation de Desproges pour poser les limites de l'humour alors que ce dernier les franchissait systématiquement en connaissance de cause s'avère particulièrement ironique, chose que nous ne pouvons évidemment pas tolérer. Nous souhaitons viscéralement que les personnes qui s'offusquent des dérapages des comiques se rendent compte que c'est le rire lui-même qu'ils combattent, et que l'on ne peut remporter un combat en diffusant les citations de ses propres adversaires.
La lutte contre l'humour mérite une bien meilleure figure emblématique que Pierre Desproges.


Marie-Agnès (non vérifié) on November 21st 2008
Tu as oublié "les étrangers" dixit Desproges dans "les étrangers sont nuls" éditions Points. Quelques exemples :
"L'Anglais est appelé ainsi à cause de ses traits anguleux. C'est pourquoi les Anglais sont tous des angulés. Tandis que le porc, lui, est un ongulé comme le Français."
..."Aujourd'hui, il y a deux sortes d'Irlandais. Les Irlandais du Sud, qui sont à l'ouest de l'Angleterre, et les Irlandais du Nord, qui sont en dessous de tout."
"A l'instar de la vache, l'Espagnol va au taureau dès les premiers beaux jours. C'est la corrida"
"Les Italiens sont tous des voleurs... Personnellement, il m'arrive souvent de voyager à travers l'Italie. Eh bien, je peux témoigner qu'on ne m'a jamais rien volé. Quelle chance inouïe, ne croyez-vous pas ?"
"Pour se nourrir, les japonais mangent du riz sans blanquette ! J'en ris encore."
Etc, etc...quel ongulé de Français ce Desproges !
Camille (non vérifié) on August 24th 2009
"La plupart des gens qui utilisent cet aphorisme facile souhaitent généralement signifier que l'on peut tourner n'importe quel sujet en dérision à condition de ne pas s'en prendre nommément à un individu ou à une communauté qui risquerait d'en être blessée. Ils commettent malheureusement de ce fait une grossière erreur d'interprétation."
Pire ils commettent une erreur de français, on rit "DE quelque chose". Ils comprennent la phrase comme si elle était "On peut rire de tout mais pas de n'importe qui". Un article n'était pas nécessaire (bien qu'intéressant). La phrase de Desproges ne prete pas à confusion et je suis encore étonnée de voir qu'elle a pu en causer.